« L’économie relocalisée génère de l’emploi »

Anne-Sophie Novel, économiste, journaliste, auteure et blogueuse analyse la nouvelle révolution en marche de l’économie collaborative

Publié le  16/03/2015

Mise à jour le 15/12/2017

Elle intervient au côté d’Antonin Léonard, cofondateur de OuiShare, dans le cadre du documentaire diffusé sur Canal+ le 7 mai prochain* et consacré à cette nouvelle économie du partage, du « sharing ». Une diffusion, accompagnée, samedi 3 mai, par une expérience « live » sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris.

Le business du partage représenterait 110 milliards de dollars. Comment ce chiffre a-t-il été calculé et a-t-il un sens ?

C’est assez flou. Le nombre d’usagers est plus parlant : 5 millions l’an dernier pour Couchsurfing, 600 000 logements dans 192 pays au monde pour Airbnb, 7 millions d’usagers en Europe pour Blablacar et vraisemblablement 10 d’ici la fin de l’année...

Le passage de l’économie de marché à cette économie de réseau est présenté comme la troisième révolution industrielle. Comment va-t-elle évoluer ?

C’est en cours. Dans les années à venir le marché va se structurer, des fondamentaux vont être bousculés et les initiatives qui n’auront pas fait bouger les lignes vont fermer boutique. Il y a une multitude de possibilités avec des business model très différents et chacun peut trouver son bonheur avec une approche payante, non payante, plus solidaire, du troc… C’est pour cela aussi que cela marche bien. Selon le dernier baromètre BVA, 65% des Français ont déjà testé les pratiques liées à la consommation collaborative.

On s’y adonne essentiellement pour des raisons économiques ?

Au départ, c’est pour gagner du pouvoir d’achat. Après, on se rend compte que la façon de faire est différente. On renouvelle sa manière de consommer, c’est plus convivial, et on comprend qu’il y a d’autres voies que le supermarché. L’entraide et la solidarité sont des choses assez nécessaires par les temps qui courent.

À cause de la crise?

Oui et c’est assez logique. Cela s’est accru depuis Noël 2009 et la crise des subprimes. On cherche à retrouver de la confiance dans son entourage, à nouer des relations plus authentiques et plus locales. Cette économie répond à ces attentes, encore faut-il trouver la bonne porte d’entrée.

Quels fondamentaux vont être bousculés en premier ?

Trois secteurs. Celui du transport et de la mobilité, lié au numérique auquel s’ajoute le collaboratif. Quand SNCF dit que Google et Blablacar sont ses principaux concurrents, ce n’est pas pour rien. Tout ce qui est voyage, tourisme et logement évolue très vite et à terme on va également arriver à l’habitat partagé, très développé dans les pays du nord et auquel on revient en France. Et enfin, le domaine de la finance, où les particuliers peuvent contribuer à des campagnes de levées de fonds. Cela se développe bien actuellement.

Les intermédiaires vont-ils être les premiers touchés ?

En fait, les échanges entre pairs sont permis par de nouveaux intermédiaires qui ont des plates-formes mais n’investissent pas en capital mais dans des contrats d’assurance bien léchés et dans du lobbying.

C’est un capitalisme qui se déplace ?

Je pense. Ça le critique tout en le renouvelant. En tout cas, on n’est pas en train de s’en défaire. Il y a même un risque de « merchandiser » la plus petite parcelle de notre intimité. Il faut être vigilant: on peut créer de nouveaux monopoles, sans savoir qui détient nos données ni ce qui se arriverait demain s’ils étaient rachetés par Google, Microsoft ou Amazon…

De grosses entreprises comme Auchan, Orange, La Poste ou Castorama, s’intéressent de très près à ce mouvement. Comment vont-ils y participer ?

La Poste, par exemple, 60 000 bureaux sur l’ensemble du territoire, veut être partie prenante de cette nouvelle économie en marche. Elle a testé l’identité numérique mais ce n’est pas encore très au point. C’est à dire la possibilité pour un facteur de certifier que telle personne, habitant à tel endroit correspond bien à celle vue en ligne. Ce permettrait de mettre les gens en confiance. Un sujet dont on parle beaucoup mais sur lequel il ne faut pas faire de surenchère… La SNCF veut se projeter dans l’offre de mobilité globale et a racheté l’an dernier un acteur historique du covoiturage. À terme on pourra réserver son trajet en covoiturage au moment où l’on prendra son billet de train.

Cela apporte donc de nouvelles ressources aux gros opérateurs…

Oui, mais cela aidera aussi l’usager. Des alliances comme celles-là il y en aura de plus en plus.

Quelles incidences sur l’emploi ?

SelonAirbnb, leur site a permis la création et le maintien de 660 emplois à Portland en faisant fonctionner l’économie de service. Mon avis est qu’une économie relocalisée génère de l’emploi même si elle entre forcément en concurrence avec l’économie traditionnelle. On n’a pas encore assez de recul pour évaluer les conséquences de façon précise mais c’est une formidable opportunité pour les acteurs traditionnels de se renouveler. Pourquoi, par exemple, Uber marche-t-il si bien ? Les taxis n’ont peut-être pas su innover pour proposer un service en ligne plus facile d’accès…

Cela pousse à se réinventer pour agir autrement ?
Oui. C’est déjà ce qui est en train de se passer Dans une posture de confrontation, les opérateurs actuels n’arriveront pas à aller plus loin.

Propos recueillis par Florence Raillard pour emploiparlonsnet.fr

La vie Share, mode d’emploi, Editions Manifestô, 12€
Pour la suivre : @SoAnn ou www.demoinsenmieux.com