Michèle Debonneuil, La révolution quaternaire

Administratrice de l’Insee, Michèle Debonneuil est connue, entre autres, pour son plan de développement des services à la personne qu’elle a défendu aux côtés de Jean-louis Borloo lors du passage de ce dernier au ministère de l’Emploi. Avec ses bouquets de solutions quaternaires, elle milite pour que l’Homme garde une place centrale dans le fonctionnement quotidien de la société en s’opposant à la généralisation du modèle économique dit à « coût marginal nul » des entreprises du type Uber qui se bornent à mettre en relation des travailleurs indépendants et des clients, un modèle qui mène à une robotisation certaine de ces emplois. Elle espère ainsi déclencher un mouvement qui va bien au-delà de la création de 4 millions d’emplois, et domestiquer la course folle de l’Homme vers l’intelligence artificielle afin de lui offrir un avenir plus humain.

Publié le  22/02/2018

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Dès le début de votre livre, vous battez en brèche l’idée selon laquelle croissance et plein-emploi sont encore liés ?

C’est un point fondamental. Nous avons su faire du travail un outil de répartition des fruits de la croissance grâce aux technologies de la mécanisation. C’est-à-dire que chacun soit dans le rapport de force de négocier une partie de la richesse qu’il permettait de créer. Nous avions réussi à trouver un partage de la valeur ajoutée dans lequel il y avait à la fois suffisamment pour que l’entrepreneur puisse continuer à investir, mettre sur les chaînes de production ces nouveaux gains de productivité et, en même temps, pour que les salariés qui travaillent puissent récupérer une partie suffisante de la valeur ajoutée afin d’acheter les produits qu’ils fabriquaient.

Tous les services simples vont disparaître. Ils vont être « uberisés ». C’est ce que sont en train de comprendre les entreprises du secteur. La seule riposte possible est de proposer un ensemble de services qui ne pourront pas fonctionner sans intermédiaire.


Pour vous, ce paradigme n’existera plus sous cette forme ?

En tout cas, il est mal parti avec le « coût marginal nul » ! Je vois venir cette révolution technologique depuis longtemps. Je me suis donc posé la question de ce qui allait permettre de régénérer un grand cycle de croissance. J’ai pensé que nous n’allions plus avoir besoin d’acheter les biens comme nous le faisions avant, ni de nous déplacer dans des services de façon occasionnelle pour y trouver des personnes qui avaient des savoirs ou des savoir-faire, mais que nous allions pouvoir mettre à disposition sur nos lieux de vie tout ce dont nous avions besoin.

Le « coût marginal nul » (CMN) a été une invention géniale d’entrepreneurs qui ne partaient de rien d’autre que des technologies de l’information avec cette même intuition d’une nouvelle façon de satisfaire les besoins. C’est-à-dire en créant des logiciels, des plateformes dites biface, qui permettaient de donner aux travailleurs indépendants et aux consommateurs de quoi s’organiser pour effectuer ces mises à disposition. Eux se bornent à fournir ce logiciel sur nos smartphones ou ordinateurs. Il y a donc eu une prolifération d’applications qui ont développé ces mises à disposition, mais en deux niveaux. Un niveau qui est celui qui capte toute la valeur, ces logiciels de mise à disposition, et un second, en aval, avec des travailleurs indépendants, en réalité totalement dépendants de ces apporteurs d’affaires.

Ces applications ont des coûts fixes de production et permettent de toucher le monde entier. Le coût de la consultation d’une application supplémentaire devient donc nul. C’est un mode de production totalement nouveau par rapport à celui de la concurrence parfaite à laquelle nous étions habitués. Avant, l’acteur qui arrivait sur le marché avait des coûts plus petits que celui qui était déjà en place. Aujourd’hui, celui qui arrive a des coûts supérieurs à celui qui est déjà présent. Le premier prend tout. Cette situation de monopole naturel, qui était rare, est devenue la règle. C’est pour cela que même s’ils le voulaient, ils ne pourraient pas payer davantage les travailleurs indépendants qui sont en aval parce que celui qui les paie davantage est handicapé par rapport à celui qui ne le fait pas. Ce dernier peut innover et ainsi l’évincer. C’est une forme de concurrence extrêmement sauvage dans laquelle vous avez de grands monopoles mondiaux très difficilement contestables.

 

Pour contrer ce phénomène, vous pensez qu’il faut que nous développions encore plus l’économie de solutions et de services ?

Oui, c’est le sens de l’histoire. Mais il y a deux façons de le faire. L’intéressant avec le CMN est qu’il n’a qu’un seul objet : exclure l’Homme du paradigme. Aujourd’hui, ces entreprises se débrouillent pour y faire appel le moins possible. Et demain, elles produiront des robots qui feront ces tâches à leur place. Comme elles ont toutes les données, l’intelligence artificielle, l’argent et le pouvoir, elles vont aller très vite dans cette direction. Ces entreprises qui partent de zéro fabriquent directement des produits autonomes, puis elles les standardisent, et les intègrent dans leur système.

Nous avons l’exemple de la mobilité. Au départ, les producteurs étaient tous intéressés, mais ils ont fait chacun leurs recherches dans leur coin à tel point qu’à mon avis, nous n’aurons pas un autopartage qui serait générateur d’emploi. Les villes auront bien plus vite fait d’installer des véhicules autonomes que de mettre d’accord tous les producteurs sur des bornes communes… Pour le moment, nous sommes en train de démolir les bornes de l’un pour mettre celles de l’autre. C’est un gâchis énorme ! Les GAFA ne vont pas s’embêter, ils vont coordonner des machines.

 

Votre vision n’est-elle donc pas déjà dépassée par les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle ?

Nous sommes bien d’accord. Bien sûr, l’Homo sapiens va mourir, mais rien ne presse ! Le problème est que cela va trop vite. Il faut le temps de nous adapter. Mon seul souhait est de donner le choix au consommateur. Dans les maisons de retraite, par exemple, on distribue déjà des espèces de nounours robots qui permettent d’apporter un peu de chaleur aux personnes âgées, et il paraît qu’elles sont très contentes de dormir avec. Cela fait froid dans le dos ! Évidemment, si vous n’avez rien d’autre... Ce que j’essaie de montrer est que les deux modèles, avec ou sans Hommes, sont possibles, mais il faut le faire vite ! Parce que si nous laissons les mécanismes de marché s’en occuper, la messe est dite. Les GAFA sont génétiquement adaptés à cette façon de faire. Alors que si nous voulons mettre de l’Homme, il faut bien sûr partir d’entreprises qui ont ces savoir-faire et cette volonté, et aussi une plateforme qui fasse communiquer de nombreux producteurs de services entre eux pour construire ces solutions complexes, ces bouquets de solutions. De nouvelles coordinations entre acteurs qui mettront un certain temps à s’organiser sont donc indispensables.

Les bouquets de solutions quaternaires vont nous permettre de ne pas regarder passivement arriver la mort de l’Homo sapiens, mais de lutter pour mettre les technologies numériques au service de l’Homme.


Expliquez-nous le fonctionnement de ces bouquets de services quaternaires que vous appelez de vos vœux ?

Tous les services simples vont disparaître. Ils vont être « uberisés ». C’est ce que sont en train de comprendre les entreprises du secteur. La seule riposte possible est de proposer un ensemble de services qui ne pourront pas fonctionner sans intermédiaire. Il faut créer des produits complexes qui satisferont de façon totalement nouvelle l’ensemble des besoins. Il faudra relier trois types de services : le service de pose et d’entretien des objets connectés – sans que nous ayons à les acheter car cela n’a aucun sens – ; le service de surveillance à distance des données collectées ; enfin, celui des gens qui se déplacent en cas de besoin détecté par l’analyse de ces données.

Pour chaque objet connecté, nous allons avoir besoin de ces trois services. Aujourd’hui, les entreprises qui construisent ces objets ont compris qu’ils ne sont plus le produit final, celui que le consommateur achète. Par exemple, bien qu’il y ait de plus en plus d’objets connectés permettant d’améliorer la vie des personnes âgées à leur domicile, la silver économie ne démarre pas. Parce que ce secteur d’activité est un ensemble de services autour de ces objets.

Il faut réussir à y aller assez vite pour que les gens comprennent que c’est un changement de mode de vie. Avec ces technologies, nous allons pourvoir vivre autrement. Les biens et les services vont être encapsulés dans des produits plus sophistiqués que sont ces solutions et ces bouquets de solutions. Ils permettront de nous faire entrer dans un autre grand cycle de croissance. Avec une meilleure satisfaction du besoin et, en même temps, une meilleure gestion de l’obsolescence programmée, puisque la valeur ajoutée ne sera pas seulement dans la fabrication et la vente du bien, mais dans son aval. Nous allons passer d’une économie de l’avoir plus à l’être mieux.

Nous sommes déjà en train de le faire avec La Poste, Allianz, Fnac-Darty, Crédit Mutuel et AG2R, dans le domaine de la silver économie. Nous les avons convaincus de se lancer ensemble en mettant en place une plateforme multiface et des API standardisées. La première réunion se tiendra très bientôt pour définir les premiers bouquets qui vont être proposés à la vente.

 

Et vous pensez que cette solution sera génératrice d’emploi ?

Oui, si chaque Français utilise chaque semaine deux heures de travail des personnes intégrées dans ces bouquets de solution, le calcul montre que nous pourrions créer plus de 4 millions d’emploi équivalent temps-plein. Ce sera du travail à 3 en face à face avec le client sur son lieu de vie et en interaction avec des machines numériques. Cela pourra donc créer du travail pour des qualifications intermédiaires sur de nouvelles chaînes de production bénéficiant de toutes les innovations technologiques. Mais comme ils seront employés par des entreprises, ils seront dans le rapport de force de négocier la part de la valeur ajoutée qui leur revient. Nous avons donc un gisement d’emplois de qualité pour ceux qui n’en ont pas ou qui sont appelés à en avoir de moins en moins. Il y aura aussi un changement de formation, si ce développement se met en route.

C’est également comme cela que l’on peut comprendre le plan des services à la personne dont j’avais été à l’origine. Tous ces services sur les lieux de vie n’existaient pas car nous ne savions pas les organiser. Nous avons fait un pas très intéressant en créant toute cette base de services qui vont maintenant pouvoir être articulés. Jusqu’à présent, ils restaient très élémentaires, mais les objets connectés vont en faire des solutions dégageant des gains de productivité. Il va donc falloir apprendre aux gens à la fois l’empathie, l’écoute, l’accompagnement, mais également à utiliser et réparer des objets connectés. Par exemple, si on envoie quelqu’un chez une personne âgée qui a fait une chute. Il faudra que cette personne puisse, avec son smartphone, faire une photo ou une radio, interagir avec l’hôpital afin de décider s’il faut la transporter ou non. Ces gens ne seront plus des aides à domicile classiques. Il va falloir les former pour qu’ils puissent monter en qualification et être des vrais partenaires du client et de la machine. Cela va donc créer des formations très différentes de ce que nous avons aujourd’hui.

C’est une course idéologique. Finalement, nous cherchons de plus en plus profondément ce qu’est la spécificité de l’Homme. La relation à l’autre, l’empathie, la capacité à accompagner, étaient considérées comme très subalternes. Nous allons être amenés à nous poser des questions sur ces sujets. Le but est quand même d’infléchir l’orientation actuelle de l’intelligence artificielle imposée par les GAFA. Parce que ces entreprises vont forcément le faire dans leur intérêt propre qui sera de gagner de l’argent. Les bouquets de solutions quaternaires vont nous permettre de ne pas regarder passivement arriver la mort de l’Homo sapiens, mais de lutter pour mettre les technologies numériques au service de l’Homme.

 

En savoir + : La révolution quaternaire – Éditions de l’Observatoire

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