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Les évolutions du marché du travail :

23.02.2016

 
Le 5 janvier dernier, le Conseil national du numérique (CNNum) a remis au Ministre du Travail un rapport formulant 20 recommandations destinées à alimenter les projets de loi sur le travail et sur les nouvelles opportunités économiques en lien avec la révolution numérique.
Rencontre avec Benoît Thieulin, président du CNNum, pour parler de l’évolution du marché du travail et du rôle du service public de l’emploi dans l’accompagnement de ces mutations.

 Où en est-on de l’adaptation des politiques  publiques aux mutations du marché du travail  et à la révolution numérique ? Sommes-nous  en retard sur les autres pays européens ?

  Il y a un enjeu majeur en termes d’adaptation de  nos dispositifs à la discontinuité croissante des  carrières professionnelles, tendance dans laquelle  le numérique s’inscrit pleinement. La création du  Compte Personnel d’Activité (CPA) est un pas  important dans le sens d’une meilleure sécurisation  des transitions en  permettant de mieux cumuler des droits dans un parcours morcelé. Pour ces mêmes raisons, il devient encore plus important de pouvoir mieux valoriser l’expérience acquise au travers de parcours hybrides. Le délai de trois ans pour monter un dossier de Validation des Aquis Profesionnels (VAE) ne correspond plus à la réalité des parcours, notamment celle des jeunes qui sont plus souvent amenés à enchaîner plusieurs stages et cdd. Ce sont pourtant des expériences qu’il faut pouvoir valoriser d’une manière ou d’une autre. Nous faisons des propositions pour mobiliser le numérique pour diversifier les modes de validation et redynamiser les parcours de formation continue.

La même logique doit être développée pour mieux gérer l’hybridation des profils et la pluriactivité. Notre droit ne sait pas bien y répondre et le parcours d’administré reste très complexe lorsqu'on sort des activité traditionnelles. Or, les activités à la frontière ou en parallèle du salariat se massifient. Dans mon agence*, il y a de plus en plus de demandes de temps libéré pour pouvoir se consacrer à des activités freelance en parallèle, que ce soit pour “préparer la suite au cas où” ou tout simplement pour varier les activités, apprendre de nouvelles manières de produire ou de développer des services. Je crois qu’il y a plus globalement une demande sociale de pouvoir se consacrer à des activités qui font sens, pour créer du lien avec son territoire ou aux autres. D’ailleurs la pluriactivité ne s’exprime pas que chez les jeunes, on l’observe aussi chez les plus âgés qui conservent une activité après leur départ en retraite. Bien sûr, il faut être lucide, la pluriactivité n’est pas que choisie, tout comme il y a du temps partiel contraint. Cela renforce d’autant plus la nécessité de penser une protection sociale qui épouse mieux la pluriactivité et ne repose plus uniquement sur le statut.

S’il y avait une mesure symbolique à prendre aujourd’hui en faveur de l’emploi, parmi les 20 propositions que vous formulez, quelle serait-elle ?

Certainement la préconisation d’approfondir la piste du revenu de base. Il faut se donner les moyens d’étudier sa faisabilité économique et juridique, faire des recherches en sciences sociales, réaliser des simulations pour mesurer son effet sur la redistribution et les inégalités ... Le contexte de cette idée n’est plus le même, le numérique a déjà bousculé les fondements de l’activité et du travail et je n’ai pas la certitude que cette révolution sera uniquement schumpéterienne. Sur un plan immédiat, il y a également un enjeu d’efficacité de gestion des dispositifs - dont la complexité est déjà extrême - face à un besoin croissant de personnalisation compte tenu de l’atomisation des types de besoin.

Et surtout, puisque l’on ne peut assurer à chacun une carrière durable dans tel métier, tel secteur, le rôle des politiques publiques de l’emploi change. L’enjeu devient davantage l’empouvoirement* des individus qui font face à l’inconnu et l’accompagnement de nouveaux collectifs qui organisent les solidarités locales, expérimentent de nouvelles formes d’organisation du travail.

C’est pourquoi nous appelons à définir un cadre d’expérimentation pour l’accompagnement par l’Etat de projets pilotes autour du revenu de base sur des territoires volontaires. Nous proposons également que soit créé un droit individuel à la contribution. Ce droit autoriserait par exemple un travailleur à participer à des projets qui font sens sur le plan social : activités associatives, contribution à des projets de biens communs numériques, ... Cette participation pourrait être expérimentée autour du futur Compte Personnel d’activité, en comptabilisant ces activités en points fongibles, par exemple.

* vient de l'angalis enpowerment qui représente l'octroi de plus de pouvoir aux individus ou aux groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques

Quel regard portez-vous sur la transformation numérique de Pôle emploi ? Comment le service public de l’emploi doit-il évoluer pour mieux répondre à ces enjeux ?

 La numérisation d’un service public aussi important  que Pôle emploi est en effet cruciale. A mon sens,  elle  doit se réaliser dans le souci de maintenir un  lien  d’interaction humaine avec les usagers de  services  publics. La méthode choisie pour  conduire des chantiers de dématérialisation peut  impacter de façon positive comme négative le  recours à ces services et leur accessibilité.
 Les risques d’exclusion existent. C’est pourquoi
 il est positif que Pôle emploi développe sa  numérisation tout en maintenant la médiation humaine. Cette médiation au numérique, nous allons en  avoir de plus en plus besoin au sein des services publics, des administrations, mais aussi dans les entreprises qui opèrent leur transformation. Il faut la valoriser, la pérenniser, la structurer, en faire une fonction professionnelle à part entière. Or, il y a une tendance actuelle, que je trouve dangereuse, à considérer qu’il ne s’agit que d’un besoin transitoire d’apprendre les nouveaux usages aux novices. Je ne crois pas au mythe des “digital natives”. L’évolutivité des technologies et des usages place chacun d’entre nous dans une situation d’apprentissage permanent. Cela porte sur la prise en main d’un logiciel et bien au-delà, sur la réappropriation de nouvelles pratiques sociales et d’une nouvelle culture qui se dessine, qui impactent aussi la façon dont on cherche et trouve un emploi.

C’est aussi à la lecture de ces nouveaux rôles du service public de l’emploi qu’il faut penser l’idée de revenu de base. Notre système social est trop complexe, non seulement pour ceux qui devraient en bénéficier mais n’y ont que partiellement recours par découragement ou manque d’information mais aussi pour ceux qui l’opèrent : le revenu de base consiste aussi à vouloir simplifier. Demain, on peut imaginer que beaucoup de ceux qui perdaient du temps dans la gestion complexe des politiques sociales pourrait se consacrer à de l’accompagnement personnalisé, à de l’animation de groupes d’individus qui s’auto forment. Les prochains progrès sociaux s’incarneront dans des services publics de pair à pair, où les personnes se rendent des services entre elles. Mais pour cela, on a aussi besoin d’opérateurs publics ! Et quelle chances pour des agents du service public de faire moins d’administratif, et plus de relations humaines !

Au-delà, les projets mis en place entre Pôle emploi et le programme startups d’Etat du SGMAP sont extrêmement positifs. Le numérique peut être mobilisé encore davantage pour penser des synergies plus fortes entre les acteurs d’un écosystème de emploi élargi, notamment au développement économique local. Pôle emploi et les autres lieux dédiés à l’emploi peuvent être des lieux d’expérimentation, d’échange et de rapprochement avec les acteurs du développement économique local.

Pôle emploi a mis en place l’Emploi Store pour regrouper les services en ligne en faveur de l’emploi. L’innovation collaborative et ouverte est-elle la clé du succès ?

Elle est en tout cas un vecteur puissant de renouvellement, comme en atteste la stratégie de plateforme de la plupart des grands leaders du Web qui ont su fédérer des écosystèmes de contributeurs et ménager une place pour l’innovation imprévue. Leur attractivité tient aussi à leur présence réticulaire : on peut trouver des services de Facebook ou Twitter au sein d’autres plateformes. Cet aspect pourrait aussi inspirer des interrelations plus fortes, non seulement entre Pôle emploi et les autres sites d’annonce mais aussi avec le futur Compte personnel d’activité CPA, en développant par exemple des outils communs de simulation sur les droits, la mobilité géographique, etc.

Pour terminer, quelles limites éthiques poser à l’ouverture des données par les acteurs publics comme le service public de l’emploi ?

Il y a un double enjeu sur l’anonymisation, indispensable, des données et sur les utilisations que l’on peut en faire. Les opportunités sont considérables, pour améliorer l’appariement au sein du marché du travail, la prévisibilité des besoins et la coordination des acteurs autour de l’offre en formation par exemple. En revanche, je crois que l’utilisation massive des données ne pourra améliorer réellement la qualité de nos politiques publiques que si ces stratégies intègrent au premier plan une posture de recul et d’apprentissage permanent. Les données que l’on choisit d’observer et les algorithmes que l’on utilise pour les exploiter ne sont pas neutres.
Ces biais doivent être pris en compte et pouvoir être remis en cause, car ces techniques ont un impact sur la vie des consommateurs et des usagers, comme l’a récemment souligné un rapport de la Federal Trade Commission américaine (1). Ce sont des sujets politiques qu’il va falloir porter plus haut dans les débats publics des années à venir.

1. Federal Trade Commission - Big Data: A Tool for Inclusion or Exclusion? - janvier 2016 https://www.ftc.gov/system/files/documents/reports/big-data-tool-inclusion-or-exclusion-understanding-issues/160106big-data-rpt.pdf

Pour remplacer Benoît Thieulin à la tête du Conseil national du numérique, François Hollande a nommé Mounir Mahjoubi.

La création d'entreprise redynamise les quartiers

 
         Entretien
       avec Jacques Attali
 

Ce que fait Pôle emploi...

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