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Apprentissage : « En Allemagne, la formation se fait à 80% dans l’entreprise »

Frédéric Turlan, spécialiste des relations industrielles en Europe, revient sur les spécificités du système d’apprentissage allemand, ses points forts et ses limites.

Publié le  18/05/2022

Quelles sont les spécificités du système d'apprentissage allemand ?

Frédéric Turlan : En Allemagne, l’apprentissage est le dispositif central de l’éducation professionnelle, c’est la voie pour l’entrée dans le monde du travail, le cœur du système éducatif. Cela remonte au Moyen Âge, lorsque chaque corporation intégrait les jeunes par ce biais. Le système s’est ensuite adapté à l’ère industrielle. L’apprentissage s’est répandu dans tous les métiers de l’industrie allemande, où chaque métier recrute via l’apprentissage.

La sélection se fait très tôt, puisque les jeunes sont orientés dès l’âge de 10/11 ans : soit, pour les meilleurs, vers les Gymnasium, l’équivalent du collège/lycée, qui conduit 40 % d’une classe d’âge vers le bac allemand (Abitur) ; soit vers des filières à vocation professionnelle qui mènent à l’enseignement supérieur technologique (Fachhochschulreife) pour 10 % de cette même classe d’âge. Ainsi, 50 % d’une classe d’âge passe par le circuit « normal », alors que les 50 % restants sont orientés vers les écoles à vocation professionnelle qui fonctionnent avec l’apprentissage (Realschulen, Hauptschulen, Werkrealschulen…) et conduisent à une intégration progressive, et presque certaine, sur le marché du travail.

À titre de comparaison, en France, 80 % des jeunes français suivent l’enseignement général – collège, lycée – pour décrocher des bac pro ou généraliste et les 20 % restants sont orientés, plus tardivement qu’en Allemagne, vers une filière professionnelle qui recourt à l’apprentissage ou à l’alternance.

De quels aspects pourrait-on s’inspirer en France ?

F. T. : Outre-Rhin, le monde de l’entreprise est très présent dans l’élaboration des contenus des formations en apprentissage. Ainsi, il y a une bonne adéquation entre les formations et les besoins des entreprises, mais aussi entre les postes d’apprentissage ouverts et les places disponibles dans les entreprises. Car ces dernières recrutent les apprentis en vue de les intégrer. Cela s’inscrit dans des plans de recrutement sur plusieurs années. Le jeune est recruté par une entreprise qui ensuite lui trouve un centre de formation. En France, la logique est différente : l’école de formation intègre le jeune et lui demande ensuite de trouver une place d’apprentissage.

En quoi le système français diffère-t-il ?

F. T. : L’une des différences les plus importantes est justement qu’en France ce sont les centres de formation qui sélectionnent les jeunes et pas les entreprises directement. En Allemagne, l’apprentissage est partie intégrante du système éducatif : la formation se fait à 80 % dans l’entreprise.

On note une évolution intéressante. Comme la durée de l’apprentissage en Allemagne est plus longue qu’en France, le nombre de jeunes en cours d’apprentissage est plus important : 1,3 million en Allemagne, contre 478 000 en France, en 2019. Or il apparaît, qu’en France, le flux des entrées en apprentissage est en train de dépasser celui des Allemands. Ainsi, alors que nous enregistrions en France 321 000 entrées en 2018, nous en enregistrons 525 000 en 2020, contre 465 700 en Allemagne en 2020, selon l’Institut allemand de la statistique. Depuis, ce total a bondi en France à 732 000, tandis que le nombre d’entrées en apprentissage en Allemagne n’a progressé que de 0,3 % en 2021 par rapport à 2020. Cette évolution est due en partie à la démographie allemande et au fait que les jeunes allemands vont davantage vers des formations plus longues, délaissant l’apprentissage.

Quelles sont les limites du modèle d'apprentissage allemand ?

F. T. : Il y a visiblement une désaffection des jeunes pour l’apprentissage. Chaque année, des dizaines de milliers de postes d’apprentis ne sont pas occupés. On constate aussi une diminution des métiers ouverts à l’apprentissage : 600 métiers étaient ouverts dans les années 1970, contre 320 aujourd’hui. Certains métiers ne semblent plus adaptés. Le système était fondé sur l’industrie, or cette dernière commence à s’effriter et le système d’apprentissage tarde à faire sa mue vers les services.

Frédéric Turlan est spécialiste en droit du travail et relations industrielles en Europe. Il est directeur d'IR Share et a été journaliste à Liaisons sociales où il a créé, en 2000, Liaisons sociales Europe. Il a fondé l’agence de presse Planet Labor, avant de lancer IR Share, en 2009. Depuis, IR Share est le correspondant pour la France de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound). IR Share édite la lettre d’information IR Notes, et organise des formations.

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