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Insertion professionnelle des jeunes : stratégie européenne et bonnes pratiques des états membre

Avec près de 15 % de jeunes de 15 à 29 ans considérés comme NEETS dans l'ensemble de l'Union Européenne, l’insertion professionnelle des jeunes figure parmi les priorités politiques de l'Europe. Quelles initiatives sont menées pour investir dans ce capital humain et contribuer à une société plus inclusive ? Elsa Charbit, journaliste et présidente du Club de la Presse Marseille Provence échange sur le sujet avec Sylvie Brunet, députée européenne et Nathalie Rivault, directrice services Europe au sein du service public de l'emploi allemand.

Publié le  27/01/2021

Sylvie Brunet, vous avez piloté avec l'appui de France Stratégie la concertation des acteurs de l'apprentissage, un rapport qui s'inscrit dans le cadre d'une réflexion en vue d'améliorer les dispositifs actuels d'apprentissage. Vous êtes également vice-présidente de la Mission Locale de Marseille. Comment se porte la jeunesse européenne et plus précisément ce que l'on regroupe sous l'appellation « les NEETS » ?

Le premier constat que l’on fait sur l'augmentation du taux de chômage en Europe, c’est qu’il concerne d’abord les moins de 25 ans avec 17,7 % de jeunes au chômage en novembre 2020, alors que nous étions à 15 % en moyenne avant la crise. L’accent est donc particulièrement mis dans le cadre du plan de relance REACT-EU, Next Generation EU sur la jeunesse puisque nous sommes conscients que ce sont les plus touchés. 

Les plus vulnérables, les plus sujets aux discriminations sont malheureusement les plus touchés. Ce que nous appelons les NEETS (Not in Education, Employment, or Training) depuis des années en Europe sont les plus concernés. Ce sont ceux sur lesquels nous allons porter la plus grande attention en termes de formation, d'accès à l'emploi et de parcours pour insérer le marché du travail. 

Nathalie Rivault : quel constat faites-vous en Allemagne ? 

Le taux de chômage des jeunes en Allemagne est, en moyenne sur 2020, de 5,6 % mais nous remarquons de fortes disparités régionales. Des régions comme Berlin ou l'est de l'Allemagne ont connu une forte augmentation du chômage des jeunes qui atteint 10 % alors que dans le sud de l'Allemagne, en Bavière ou dans le Bade-Wurtemberg, le taux est de 3 % voire 2 %. Donc oui, la crise sanitaire a aussi eu des effets en Allemagne ; elle a surtout touché les jeunes et notamment les jeunes qui étaient en apprentissage, ou en recherche d’un apprentissage. L’apprentissage occupe une place importante en Allemagne et lorsque les entreprises ont dû fermer, cela a automatiquement bloqué les opportunités pour les jeunes. 

Si globalement la situation des jeunes en Allemagne est peut-être meilleure que dans les autres pays européens, le service public de l'emploi renforce ses actions pour anticiper le décrochage des jeunes.
 

On voit que la protection et la formation de la jeunesse font vraiment partie des priorités. Des mesures concrètes sont prises par l’Union Européenne. Sylvie Brunet, parlez-nous de la garantie jeunesse.

C'est vraiment le dispositif phare pour accompagner les jeunes les plus éloignés de l'emploi. Il y a même une volonté du Parlement Européen que ce soit un instrument obligatoire et non pas uniquement volontaire. Cela dit tous les états membres de l’Union Européenne se sont engagés à le mettre en place. Depuis son existence, cette garantie jeunesse a concerné plus de 20 millions de jeunes. 
L'idée est vraiment de mettre l'accent sur l'accès à un emploi ou à une formation. Donc c'est aussi un contrat entre les jeunes et les institutions généralement publiques qui vont les accompagner.
La formation continue, l’apprentissage sont des points clés. Nous travaillons en parallèle de la garantie jeunesse, sur un statut européen de l'apprenti et un développement d’Erasmus aussi pour les apprentis et des formations qui ne sont pas forcément des formations bac + 5. On sait que la mobilité, notamment en Europe, est un facteur d'amélioration d’entrée sur le marché du travail et qui permet d’acquérir de nouvelles compétences. 

On augmente de 80 % le budget sur 2021-2027 Erasmus avec 23 milliards qui vont être consacrés à Erasmus et notamment pour les apprentis. 
Nous souhaitons par ailleurs que les stages soient rémunérés pour tous les jeunes pour les rendre plus autonomes et leur permettre de s’émanciper.  
 

Nathalie Rivault, comment la stratégie européenne et les recommandations des États membres se traduisent-elles dans votre pays ? Est-ce qu'il y a des exemples allemands que vous pourriez évoquer pour nous ? 

Nous organisons notre action autour de trois approches. La première est une approche orientée sur la prévention, l'orientation et l’accompagnement. Nous ciblons particulièrement les jeunes en difficulté dans les périodes de transition, entre l'école et la formation d’une part mais aussi entre la formation et l’emploi. L'orientation professionnelle, c'est une chose qui est très importante en Allemagne. Pour pouvoir toucher les jeunes, les conseillers du service public de l'emploi organisent avec les professeurs des sessions d'orientation professionnelle dans les écoles, dans les collèges. C'est quelque chose qui est très apprécié et c’est une démarche qui est menée avec les parents. Cela permet d’avoir un contact précoce avec des jeunes qui seraient ou qui sont déjà en difficulté scolaire. 

Le deuxième axe, ce sont les partenariats qui sont très développés en Allemagne. Nous venons d’évoquer le travail mené avec les écoles, mais le service public de l'emploi mène aussi des actions avec les lycées professionnels, avec les chambres de commerce et d'industrie, qui sont les organismes en Allemagne en charge de l’apprentissage, surtout l’alternance, et qui sont à l'écoute des besoins des entreprises. 

Troisième axe : la lutte contre la délinquance, le décrochage. Un exemple concret : nous avons mis en place pratiquement dans toutes les grandes villes de l'Allemagne une agence dédiée aux jeunes en difficulté. Cette agence regroupe toutes les organisations qui luttent contre la délinquance et qui peuvent les aider et leur proposer des actions concrètes et cohérentes. C’est une sorte de « one stop shop » pour ces jeunes. L’objectif bien sûr est d’éviter les décrochages.

Autre exemple, la coopération avec les lycées professionnels et les entreprises. Lorsqu'ils remarquent qu'un jeune ne suit plus les cours ou a des problèmes d'intégration, de ponctualité, etc. les agences locales de l'emploi interviennent comme médiateur pour éviter que la personne ne soit renvoyée par l’entreprise. 

Sylvie Brunet, on a vu qu'il était essentiel d'investir dans le capital humain et c'est ce que représente bien sûr cette jeune génération qu'on essaie d'aider, de porter. Alors qu'est-ce qu'on peut faire pour les NEETS ? Sortis le plus souvent comme vous le disiez du système scolaire, ils n’ont aussi aucune formation. Comment les inclure dans le monde professionnel ?


Nous donnons le cadre européen, sur la garantie jeunesse, sur un passeport compétences, sur cet agenda des compétences sur lequel on travaille, mais après bien évidemment il faut une « déclinaison » pour chaque état membre, en fonction de sa culture, ses particularités. Certains pays ont un taux de chômage des jeunes plus élevé : c'est le cas en Espagne, en Italie, en Grèce mais aussi en France où le taux de chômage des jeunes reste très élevé par rapport à la moyenne européenne. 

Ce qui est important pour favoriser l’inclusion est de mettre l'accent sur la formation, sur un socle de base de compétences qui existe au niveau européen, aussi en France, et qui comprend par exemple des compétences digitales et des soft skills. Nous avons des jeunes qui ont décroché et qui n'ont pas le tissu social, parfois familial requis pour accéder au monde du travail.

Le dispositif prépa apprentissage, est un sas qui permet, avant de décrocher un apprentissage, d’acquérir ces compétences de base. C’est pratiqué dans beaucoup de pays de l’Union européenne avec des partenariats public-privé, notamment avec des grandes entreprises ou des fondations, comme en Belgique et aux Pays-Bas. Dans d’autres pays, exemple en Bulgarie, il existe des médiateurs pour aller à la rencontre de ces jeunes, qui n’ont pas le réflexe de pousser la porte de ce que nous appellerions en France, une Mission locale.

Il existe d’autres dispositifs moins connus, rattachés à l’agence des services civiques qui est le corps européen de solidarité. Il permet à des jeunes de moins de 30 ans d’accéder à des projets de volontariat, des projets de solidarité en Europe. L’ouverture vers d’autres cultures, le fait de se sentir utile et d’acquérir par ce biais des compétences sont autant de facteur d'insertion. Un beau dispositif que je souhaite par ailleurs expérimenter sur Marseille.
 

Dans les actions européennes vous avez évoqué Erasmus, le corps européen de solidarité, c’est vrai que les choses avancent et qu'il faut les adapter mais peut-être dire un mot de ce qu'on appelle les compétences informelles. Il y a des méthodes de formation un petit peu alternatives qui peuvent aussi éveiller chez certains jeunes des vocations et une envie de se former.

On va parler du digital,  la période s'y prête. N’oublions pas que depuis maintenant presque un an il y a beaucoup de difficultés à être en présentiel, ce qui accroit le facteur de risque. Il faut pouvoir de plus en plus utiliser des solutions digitales comme la réalité virtuelle qui permet grandeur nature, de percevoir, découvrir un métier via une application sur son le téléphone portable. Quasiment tous les jeunes ont un téléphone portable, même quand ils sont les plus démunis, c’est un bon moyen pour les toucher.

Sur le terrain, le tutorat, le fait d’avoir des référents, des personnes plus âgées mais aussi d'autres jeunes qui sont passés par là et qui vont donner l’envie d’entreprendre, de prendre sa chance est très important.

Des méthodes de formation alternatives existent. Pour exemple en Espagne on utilise des moyens assez innovants autour du jeu, du théâtre, du sport pour évaluer les compétences des jeunes. 
 

Vous avez évoqué le tournant de la digitalisation. Il faut adapter les formations et ce tout au long du parcours professionnel de ces jeunes qui demain deviendront certainement des salariés. Alors quels sont les enjeux européens ? Je crois avoir entendu évoquer un passeport numérique. Qu’en est-il Sylvie Brunet ?  

Il existe déjà un socle européen des compétences, un passeport digital qui est finalement assez peu connu. On a un vrai enjeu de visibilité, de partage en Europe. Rappelons que 40 % à peu près de la population en Europe n’a absolument pas le niveau de base en compétences numériques, ni l'accès même au digital. On arrive à des sociétés de plus en plus inégalitaires et donc l'enjeu d’accès à ces formations est un vrai investissement. Beaucoup y compris les jeunes pensent qu'ils sont très habiles avec le digital mais on voit à travers l’accès à l’information, les fake news que cela reste un véritable enjeu.
Nous travaillons sur cet agenda de compétences en déterminant un référentiel. Mais Celui-ci devra être revu en permanence parce que le digital évolue très vite.

La maîtrise du numérique est essentielle pour ne pas avancer avec une société à plusieurs vitesses et l’Europe doit s’engager en faveur de cette Europe sociale pour l’emploi des jeunes.

Sylvie Brunet
Députée européenne

Regardons du côté de l’Allemagne. Comment évolue justement cette montée en compétences numériques, comme la digitalisation d'ailleurs des formations. Comment ça se passe chez vous ? 

Il faut savoir qu’au niveau de la formation, que ce soit la formation initiale ou la formation professionnelle, nous avons en Allemagne énormément d'acteurs et elle relève de la responsabilité des régions et non de l’état fédéral. Tous les « Länder » ont mis en place des politiques très différentes les unes des autres et nous avons donc de très grosses disparités. 

Nous savons qu’en Allemagne à partir de 2025, nous allons d’un côté perdre à peu près 1,3 million d’emplois traditionnels et d’un autre côté voir apparaître environ 2,1 millions d'emplois complètement nouveaux en lien avec le numérique, la digitalisation de l’économie. C'est un bouleversement auquel il faut faire face et une opportunité pour aider les jeunes en difficultés. 

Pour faire face à ce challenge, le gouvernement fédéral a par exemple adopté une loi sur « le travail de demain ». Cette loi renforce les possibilités de formation, et surtout les formations numériques, pour les jeunes, mais pas seulement. Les personnes qui sont dans des emplois « traditionnels », peuvent aussi en bénéficier.

Aujourd’hui, le service public de l’emploi investit de nouveaux outils basés sur la réalité virtuelle, des jeux, des serious game pour toucher plus facilement les jeunes. Mais parallèlement on se rend compte que la formation du personnel qui accompagne ces jeunes est un réel enjeu.
 

En conclusion, quels conseils donneriez-vous ?

Sylvie Brunet Je pense qu’il est important d’échanger les bonnes pratiques de chaque état membre et d’utiliser les ressources existantes comme par exemple Eurofound, qui dispense des études passionnantes sur ce qui se passe en Europe. Il y a vraiment des expériences très innovantes autour de la jeunesse. 

Le second point qui me semble important c'est qu'il faut créer des partenariats transnationaux. C'est d'ailleurs un des conseils que j'avais pu formuler auprès des centres de formation à l'apprentissage (CFA) pour créer des vrais réseaux de CFA en Europe. J'ai parlé du corps européen de solidarité tout à l’heure ou Erasmus, j’encourage également à ce que on se tourne vers ces dispositifs parce qu’une fois de plus cela donne des perspectives. 

Enfin, bien évidemment, l’argent étant le nerf de la guerre. Il ne faut pas hésiter pour des projets innovants à recourir au fonds social européen, parfois sous-utilisé, et y compris sur des sujets sociaux, pour des accompagnements avec des associations en partenariat. Je pense que Pôle emploi sait le faire fait mais il y a encore des possibilités. 

Nathalie Rivault Je donnerai 3 conseils : la prévention, la prévention la prévention. C'est la philosophie qu’adopte l’Allemagne. Il faut tout faire pour éviter que les jeunes deviennent des NEETS. 
La prévention via un accompagnement le plus en amont possible, au niveau des écoles et des familles. La prévention grâce à des partenariats locaux, interdisciplinaires qui permettent de mieux accompagner les jeunes qui risquent de devenir des NEETS. La prévention avec une orientation professionnelle qui tient compte du marché du travail local.

Autre point important : développer l’idée que la formation professionnelle dans les écoles c'est aussi important que les autres matières, comme les maths, la philosophie, l'informatique…

Il est aussi très important de faire comprendre aux jeunes qu’ils n’exerceront certainement pas toute leur vie le même métier, avec la même compétence. Nous sommes dans un monde d'apprentissage tout au long de la vie. Donc nous apprenons toujours, même quand il y a des échecs et en fait il n'y a pas d’échec, ça c’est très important. 

Cette interview est la retranscription d’une conférence organisée en région Provence-Alpes-Côte d'Azur dans le cadre du « Webinaire : Le pacte régional d’investissement dans les compétences, bilans et perspectives ». 

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